You are here

La Japon où se déroule en ce moment une mission princière qui emmène 51 entreprises wallonnes fait face aux mêmes défis que les pays européens en matière énergétique. A savoir, comment tendre vers la décarbonisation (zéro émission de CO²) et donc se passer des centrales tout en assurant une sécurité d’approvisionnement ? Plusieurs acteurs en Wallonie proposent des solutions innovantes pour y parvenir. C’est le cas de la deeptech N-SIDE à Louvain-la-Neuve dont les logiciels de pointe permettent d’optimiser la gestion des réseaux d’électricité et donc d’accélérer la transition vers les énergies renouvelables et l'électrification.

Rencontre depuis Tokyo avec Philippe Chevalier, Professeur en recherche opérationnelle à l'Université de Louvain, expert en IA au niveau de l'énergie et CEO de N-SIDE

Philippe Chevalier, © Thomas Beauduin

Mr Chevalier, on entend de plus en plus souvent parler de décarbonation, mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

La décarbonation ou décarbonisation, c’est le fait de ne plus émettre de CO² pour l'ensemble des activités économiques. Celui-ci provient essentiellement de l’énergie que nous produisons et notamment en grande partie du chauffage, 20% environ, ce qui est énorme. En Belgique, même en isolant très bien, on aura toujours besoin de chauffage en hiver. Or si on brûle 1 calorie de gaz ou d’hydrocarbure on obtient 1 calorie de chaleur mais avec une pompe à chaleur, 1 calorie électrique donne 3 ou 4 calories de chaleur. On triple ainsi le rendement et on consomme moins d’énergie. Et si on utilise le renouvelable pour produire cette électricité nécessaire au fonctionnement de la pompe à chaleur, on n’émet plus du tout de CO².

La solution pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris d’arriver à zéro émission en 2050 passe donc par l’électrification ?

Oui, tous les experts s’accordent pour le dire. L’électricité est amenée à tripler d’ici 2030-2035 (de préférence à partir de sources renouvelables comme le vent ou le soleil, ce qui implique aussi beaucoup plus de variations dans les flux).  Cela  signifie que 3X plus d’électricité passera sur les mêmes lignes qui seront de plus en plus sous tension. Les problèmes de blackout et d’approvisionnement ne viennent pas des pannes au niveau des centrales mais bien du réseau qui disjoncte à cause d’une saturation. Les réseaux tels que nous les connaissons aujourd'hui ne sont pas construits pour s'adapter à la montée en puissance de la production et de la consommation d’énergie électrique décentralisées.

Or créer de nouvelles lignes coûte très cher et occasionne de nombreux inconvénients (tant pour les riverains que dans les zones agricoles). Les lignes souterraines qui sont évidemment moins contraignantes pour les habitants coûtent quant à elles dix fois plus chères que les lignes haute tension. La solution passe donc d'abord par une meilleure gestion de ces lignes.

Comment fait-on alors pour gérer plus de flux de manière plus intelligente ?

L'intelligence artificielle joue un rôle central dans la gestion complexe de l'utilisation du réseau : elle permet une prédiction plus dynamique et des informations en temps réel sur la capacité du réseau. Car la hausse des énergies renouvelables rend le système beaucoup plus dynamique et plus variable qu’avant, où la production générée par les centrales (charbon, gaz, nucléaire) était stable. Aujourd’hui, la production d’énergie renouvelable (solaire, éolien) dépend quotidiennement de la météo.

N-SIDE a développé des algorithmes mathématiques et des technologies d'IA pour aider les fournisseurs d'infrastructures à s’adapter à cette variabilité et garantir la résilience du réseau électrique.

Nous opérons déjà le clearing (gestion intelligente des marchés électriques) de nombreux pays européens, nous avons aussi remporté plusieurs appels d’offres au Royaume-Uni ainsi que la plus grosse bourse indienne d’électricité. Depuis la création d’N-SIDE en 2000, nous avons conclu des contrats avec de nombreuses entreprises de premier plan situées aux quatre coins du monde. 80% de notre chiffre d'affaires est ainsi réalisé à l’étranger.      

Vous êtes en ce moment au Japon, est-ce que les japonais sont eux aussi intéressés par vos solutions ?

Oui, nous avons eu plusieurs contacts très prometteurs. Le Japon est très proche des européens sur ces questions climatiques et cette réflexion énergétique. Ils souhaitent eux aussi se passer à terme des centrales (à charbon et au gaz, mais aussi nucléaires depuis Fukushima) et augmenter très fortement le renouvelable.

Par ailleurs, tant le Japon que la Belgique ne disposent pas de ressources énergétiques sur leur sol et nous constatons que le Japon est habité de la même manière que la Belgique, avec de grandes zones de population dense. Cela a un impact sur la façon dont le réseau énergétique est configuré et géré. C'est pourquoi je suis heureux de faire partie de cette mission économique pour pouvoir discuter de nos défis mutuels.

Au niveau wallon, y a-t-il d’autres acteurs susceptibles d’aider les japonais dans cette réflexion énergétique ?

Oui, beaucoup. Lors du panel que j’animais à Tokyo autour de la décarbonation, figurait aussi I-Care qui est spécialisé dans l’optimisation de la maintenance. Leur solution permet par exemple de réduire de sept fois les vidanges d’huile des machines, ce qui offre un gain de productivité tout en garantissant la sécurité et un impact fortement réduit au niveau des déchets. Participait aussi au panel l’entreprise liégeoise PEPITe  qui propose des modèles d’IA pour aider les entreprises à valoriser leurs données. La Wallonie a beaucoup à offrir au Japon qui reconnait et apprécie la qualité de notre main d’œuvre mais aussi nos compétences en matière de recherche. Nous sommes d’ailleurs présents ici en nombre avec un large panel de représentants académiques et de la recherche en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les échanges que nous avons eus avec nos homologues japonais ont été très riches et de bonne augure pour la suite.

 

Pages